Projet der recherche

Nation, intégration et identité pendant l’entre-deux-guerres : au sujet de la migration en Allemagne et en France (1919–1939)


L’histoire du XXe siècle est celle d’un siècle de migration. Les persécutions politiques et la détresse économique incitent pendant l’entre-deux-guerres des milliers d’Européens à quitter leur pays et à trouver refuge ailleurs sur le continent. L’intégration, au contraire, est un processus qui s’inscrit dans un contexte national. Celui-ci dépend des autorités étatiques, compétentes dans l’identification et l’enregistrement des étrangers. Les acteurs, au sein des gouvernements et des administrations agissent sur les services de l’immigration à l’aide de décrets et de lois, lesquels régissent la présence des étrangers sur le sol national. La société civile, les groupes politiques, les associations religieuses et les syndicats, quant à eux, contribuent à façonner la perception et le jugement des immigrants. Ceux-ci sont confrontés aux clichés et stéréotypes qui déterminent l’image de l’étranger et contribuent à la construction d’une identité individuelle et collective complexe (Schor 1985).

Le projet de recherche se penche sur les multiples formes de migration transnationale en Allemagne et en France. À ce titre, les deux pays font face à des phénomènes migratoires tout à fait singuliers. En France, la Première Guerre mondiale provoque l’arrivée d’un grand nombre de ressortissants issus notamment des colonies maghrébines. Ils sont recrutés dans l’armée et l’industrie. De son côté, l’empire allemand cherche à maintenir son niveau de production à l’aide de Polonais étrangers que les autorités recrutent d’abord de manière ciblée, puis souvent de force dans les territoires occupés à l’Est. À partir de 1918, cette situation évolue : la République de Weimar ferme alors les frontières et cherche à éviter toute forme de migration afin de préserver le marché national du travail, en proie à une profonde crise du chômage. Le gouvernement français, au contraire, doit faire face à un important manque de main d’œuvre et instaure une politique ciblée de recrutement afin d’attirer des ouvriers italiens, espagnols et belges, lesquels sont affectés à l’industrie et à la reconstruction des zones dévastées par la guerre des tranchées. De surcroît, la fin de la guerre provoque une vague de réfugiés consécutive à la modification des frontières et à la récupération de l’Alsace et de la Lorraine. Si dans ce cas précis, certains Allemands de l’étranger s’obstinent à rester dans leur pays, les autres émigrent contre leur gré et cherchent à gagner l’Allemagne. Or, les autorités allemandes ne les accueillent pas toujours à bras ouverts. Au contraire, le gouvernement les incite plutôt à rester dans les territoires perdus de l’empire.

Le projet de recherche se penche sur les multiples formes de migration transnationale en Allemagne et en France. À ce titre, les deux pays font face à des phénomènes migratoires tout à fait singuliers.

Le projet cherche à établir une histoire de la « mobilité transnationale » (Glick Schiller 1999) entre la France et l’Allemagne. Il se concentre sur un champ d’étude local et vise à comparer des villes françaises et allemandes (Paris/ Berlin), des régions françaises et allemandes (Alsace-Lorraine/ Pays de Rhénanie). Le regard porte sur les acteurs de cette mobilité, sur leur arrivée dans le pays d’accueil et leur intégration dans la nouvelle société. Le projet met l’accent sur les générations d’immigrés, étudie les Allemands et les Français qui sont partis dans le pays voisin avant la guerre ou durant l’entre-deux-guerres et s’y sont établis durablement. De surcroît, le projet analyse les groupes et les réseaux de migrants issus d’autres origines et présents dans les deux pays. Il interroge la manière dont ils sont perçus par l’opinion publique, comment ils s’intègrent et dans quelle mesure ils restent liés à leur culture d’origine. L’objectif est de remettre en question le terme même de migration et de contextualiser celui-ci comme une catégorie administrative et sociale pouvant varier d’une société à l’autre. L’analyse comprend le mouvement et l’échange à travers les frontières nationales, non pas comme un phénomène exceptionnel, mais comme un processus permanent qui jalonne l’histoire des deux pays dans l’entre-deux-guerres. D’où l’émergence concomitante d’une nouvelle conception de la nation, celle de l’ État-nation, un État interventionniste, progressivement mis en place en réponse au phénomène migratoire. Dans ce contexte, les termes d’altérité et d’identité hybride revêtent une signification particulière pour l’analyse. La perception et l’appréhension de l’étranger joue un rôle primordial dans l’établissement des instances étatiques de contrôle et exerce une influence majeure sur l’opinion publique. La pression d’assimilation exercée dans le pays d’accueil, parce qu’elle est souvent accompagnée d’une ségrégation tenace et d’un racisme constant, incite les immigrés à multiplier les modes d’identification qui leur permettent de se lier aux rites et traditions du pays tout en conservant des mœurs propres à leur société d‘origine.

La comparaison franco-allemande permet davantage une distanciation par rapport au concept de nation qui, depuis (trop) longtemps, pèse sur le concept de migration. L’histoire croisée (Werner/ Zimmermann 2003) ouvre non seulement la voie à une étude de la construction de l’État bureaucratique dans le contexte des échanges et des influences qu’exercent les deux sociétés entre elles, mais elle révèle également l’impact que l’expérience de la guerre et le traité de paix ont sur la conscience et la mémoire collective (Koselleck 1995). Le processus d’intégration et les barrières administratives de même que la pression exercée sur les migrants afin qu’ils s’adaptent et s’assimilent apparaissent ainsi sous un nouveau jour. Ces derniers voient trahis les sacrifices auxquels ils ont dû se soumettre pendant la guerre. Cette situation a une répercussion sur le lien et la relation qu’ils entretiennent avec la société d’accueil.

Image: Bacon’s standard map of Europe, 1923. Relief shown by hachures and spot heights, Shows steamship routes and time zones, éd. par Weber Costello Co., commons.wikimedia.org/wiki/File:Europe_in_1923.jpg.