Projet der recherche

Rituals of the Modern State. The Case of Torture in Liberal Democracies

Anne Kwaschik

2016-2017 Chercheuse à l'IHA


Un fonctionnaire de police est-il autorisé à avoir recours à la torture sur un terroriste présumé afin de sauver la vie d’un grand nombre de personnes? Ce débat a animé la République fédérale d’Allemagne en 2002. À l’origine de celui-ci, l’enlèvement du fils d’un banquier de Francfort, Jakob Metzler. »Le feriez-vous?« interrogeait de son côté Niklas Luhmann en 1993 dans un discours à l’université de Heidelberg. Trente ans après la discussion relative aux conditions de détention des membres de la RAF (Fraction armée rouge) et les thèses d’Ernst Albrecht, le débat sur l’interdiction de la torture est ravivé. Sous le signe de la »guerre contre la terreur«, la nécessité de »normes indispensables« aux démocraties modernes revient à l’ordre du jour des sujets de politique sociétale.

D’autres états d’Europe de l’Ouest, à l’exemple de la Grande-Bretagne et de la France, mais également les Pays-Bas, ont largement derrière eux les débats sur la torture suscités par les guerres de décolonisation et les mouvements de séparatisme ethniques. Ceux-ci ont été ravivés lors du procès en révision intenté par l’Irlande devant la Cour européenne des droits de l’homme.  

Les »documents de la torture« (Torture Files) contiennent des documents relatifs aux 14 hommes cagoulés, les »14 hooded men«, arrêtés dans le cadre de l’opération Demetrius de 1971 et soumis aux »cinq techniques« d’interrogatoire. Ces preuves ont servi de fondement au pourvoi en révision d’un jugement de 1978 qui opposait l’Irlande à la Grande-Bretagne devant la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. À l’époque le tribunal européen avait estimé que les techniques d’interrogatoire avaient beau être inhumaines et humiliantes, elles ne répondaient pas à la définition de faits de torture. 

La symbolique du consensus contre la torture
En raison de cette actualité, le projet de recherche se penche sur le rapport historique qu’entretiennet démocratie et torture. Il part du principe que, jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, le dépassement de la torture est l’un des piliers centraux d’une évidence normative. La suppression de la torture est une conséquence de l’ordre nouveau établi par les Lumières et qui redéfinit le rapport de l’individu à l’État. De prime abord, les siècles qui précèdent le discours relatif au »retour de la torture« se caractérisent ainsi par un consensus social et juridique contre la torture. Enfin, dès le début du XIXe  siècle, les partisans de la torture se marginalisent à l’échelle internationale comme des »perdants discursifs«. Après 1848, les plaidoyers en faveur du recours à la torture sont quasiment inexistants (Koch, 2011).

Dans quelle mesure faut-il limiter la liberté de l’individu afin de garantir la sécurité dans la société?

Dans un second temps, un regard plus approfondi montre cependant que le »retour de la torture« au XXIe siècle est lui-même le résultat de ces discours. Une analyse historique se doit par conséquent de retourner à la source de ces sémantiques historiques et de ces formes symboliques. D’une part, même après l’abolition de la torture en Europe de l’Ouest, il n’existe quasiment aucun État qui n’ait recours à des méthodes d’interrogatoires au moins apparentées à la torture ou bien au sein desquels d’autres dispositifs de sécurité y ont été substituées. Cela déplace l’analyse non seulement vers les moments de »relégitimation«, mais aussi vers des césures dans l’histoire de l’État de droit (Reinhard, 2003). Par ailleurs, le consensus contre la torture a été complété au cours du XIXe siècle par des processus de popularisation et de médiatisation (Kesper-Biermann, 2011 ff.) qui ont conduit à une consolidation des discours alternatifs. 

Le récit de la souveraineté moderne
Le projet de recherche effectue une analyse des débats centraux relatifs à la torture qui ont eu lieu en Europe de l’Ouest depuis les années 40 en utilisant une esquisse de problématisation déjà publiée (Kwaschik, 2013). Il retrace, en empiétant sur des exemples du XIXe siècle, les situations de conflits issues de la confrontation au terrorisme et au colonialisme. En choisissant cette problématique, le projet de se limite pas à une pure approche historique ou anthropologique. Bien plus, il se comprend comme une contribution à une histoire des conflits dans les démocraties modernes et à leur auto-thématisation (Selbsthematisierung). Il est conçu comme une contribution à l’historicisation de la violence comme mode de communication politique d’un côté, de l’autre comme une problématisation de la »naissance de la souveraineté moderne« qui étend les catégories de »souveraineté en tant que forme politique« et de »souveraineté comme forme de représentation sociale efficace« (Rosanvallon).