Histoire moderne

Projet de recherche

Augmenting Realities. Speculation in Early Modern Europe

Directrice du département Histoire moderne
CZabel@dhi-paris.fr


Le projet étudie la notion de spéculation à une époque où les Européens et les Européennes commencent à vendre et à acheter des actions (ou selon notre axe de lecture: à spéculer) et à parler de spéculation, sans que, dans un premier temps, le terme soit lié au commerce d’actions. »Augmenting Realities« s’attache plus particulièrement à la »spéculation« dans la France du XVIIIe siècle, même si le projet inscrit son analyse dans un contexte européen plus large dans le temps et dans l’espace. Il suit une approche relevant de l’histoire des savoirs et de l’épistémologie et s’interroge sur les formes de savoir utilisées en lien avec la spéculation, de manière pratique ou discursive. Il étudie les acteurs ayant utilisé ou théorisé ces constructions de savoir, ainsi que la manière dont elles ont été diffusées ou si elles ont à leur tour subi des transformations au cours de cette diffusion. En outre, le projet se propose d’apporter un éclairage sur des questions de fond, liées à l’histoire des concepts et des discours: que pensaient et que disaient les contemporains de l’époque à propos de la spéculation? Quelles représentations, quelles peurs et attentes véhiculait-elle? Quelles positions politiques, sociales ou culturelles étaient négociées en se référant à la spéculation?

En s’appuyant sur des documents d’archives françaises, néerlandaises et britanniques ainsi que sur des sources imprimées, le projet envisage la spéculation comme une construction de savoir qui, plutôt que de reposer sur la régularité des processus, anticipe bien plus les changements continus du cosmos et ce qui ne s’est pas (encore) produit. À la fin du XVIIe siècle, le recours à la notion de spéculation a notamment servi dans le domaine de l’astronomie à imaginer, à partir d’analogies, ce qui ne pouvait être observé (par exemple la vie sur la lune). Cette manière philosophique et épistémologique de penser la spéculation comme une observation fondée sur l’imagination de l’invisible, qualifiée dans le projet »d’épistémologie de l’incertitude« (Epistemology of the Uncertain), a été entre autres portée par des auteurs comme Bernard de Bovier de Fontenelle ou John Wilkins au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, dans le contexte de la Querelle des Anciens et des Modernes.

Cette épistémologie de l’incertitude a par la suite été utilisée par des économistes français à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle afin de défendre la libéralisation du commerce des grains et d’ébaucher une »économie politique de la spéculation«. Dans cette économie politique, le regard posé sur le monde de l’économie et de la finance est nourri de la conviction qu’un marché repose nécessairement sur l’intérêt qu’ont les commerçants à tirer des bénéfices. Ce ne sont pas les contraintes du marché qui doivent prédéterminer les décisions ou réguler les comportements des commerçants vis-à-vis du marché, mais ce sont ces derniers qui devraient être en mesure d’anticiper eux-mêmes les évolutions contingentes futures et de »spéculer« sans cesse, au moment et à l’endroit les plus favorables à leurs transactions.

Depuis les années 1780, l’économie politique de la spéculation est utilisée par certains mathématiciens afin notamment de réformer la pratique, très coûteuse pour l’État français, des rentes viagères. La »spéculation« fait, pour ainsi dire, l’objet d’une mathématisation et unit désormais l’arithmétique, l’algèbre et la géométrie. Cependant, depuis l’expérience de l’insolvabilité de l’État français, liée notamment aux prêts sous forme de rentes viagères dont les révolutionnaires s’occupent depuis 1789, la notion de »spéculation« est progressivement assimilée, non sans méfiance, à de l’usure. Elle a dès lors la connotation d’un jeu égocentrique avec l’intérêt général. Ce changement d’interprétation a également eu des répercussions sur la compréhension du passé. Les Européens et Européennes de l’époque découvrent ainsi que les pratiques antérieures et aléatoires des marchés boursiers constituent ce que l’on appelle la »spéculation«.

»Augmenting Realities« s’attache plus particulièrement à la »spéculation« dans la France du XVIIIe siècle, même si le projet inscrit son analyse dans un contexte européen plus large dans le temps et dans l’espace.